Admettons qu’en cette fin d’année 2026 calamiteuse, nous sommes tous également ébahis, déboussolés, désemparés, devant ce qui nous arrive. Tous conscients que les canicules à répétition ont parcheminé les champs et les vignes, que les rumeurs de guerre sont fermement installées aux portes de l’Europe, que la radicalisation politique s’insinue jusqu’au cœur des familles, que l’Intelligence Artificielle s’impose, qu’on le veuille ou non, dans tous les compartiments de la vie, que les réseaux sociaux font le lit des rumeurs les plus tordues et la haine la plus extrême. Et que par ces temps d’incertitude, le choix du thème de ces Rencontres est urgent et nécessaire : à quoi tenons-nous vraiment ? Qu’est-ce qui compte le plus ? Selon quelles hiérarchies ? Dans quelles circonstances ? Les priorités ne sont pas les mêmes lorsqu’il faut quitter précipitamment une maison menacée par les flammes ou lorsqu’il s’agit, comme durant ces trois jours, de prendre le temps de réfléchir, ensemble, à ce qui nous parait indispensable et vital pour affronter le monde qui vient.
S’il était avec nous, Michel Serres nous dirait peut-être qu’au singulier, la réponse est facile. Il tenait à sa famille, ses amis, ses racines gasconnes, ajoutons le rugby et la marine bien sûr ! Comme nous tous, chacun avec ses nuances. Au pluriel, c’est une autre paire de manches :
- l’absolue nécessité de la liberté de penser – la sienne évidemment, sans quoi à quoi bon être philosophe ! mais tout autant celle des autres avec pour corollaire la confrontation des idées dans une période qui s’y refuse ;
- la grandeur de l’aventure scientifique dont il n’a jamais cessé d’observer l’histoire ;
- la Terre. La Biogée. Il n’a cessé de le répéter : l’événement le plus important du XXe siècle, plus encore qu’Hiroshima ou la Shoah, était à ses yeux la disparition de l’agriculture comme activité majoritaire de l’homo sapiens sapiens ;
- et par-dessus tout, lui qui rejetait les universalismes autoritaires défendait, en pionnier, l’universalité qui lie, ou devrait lier, l’humanité et la Terre.
Qu’y-a-t-il d’universel dans ce à quoi nous tenons ? Et de quel universel parlons-nous ? De l’universel latéral, cher à Merleau Ponty et Souleymane Bachir Diagne, qui ne se place pas en surplomb et n’efface pas les cultures locales ? Ou de l’universel de la tech dont Asma Mhalla alerte sur le totalitarisme cognitif qu’il entraîne dans son sillage ?
Voilà. Nos Rencontres sont lancées. Elles sont, vous le savez, présidées cette année, nous en sommes fiers et heureux, par Asma et Souleymane. Qu’ils en soient remerciés.
Martin Legros et Sven Ortoli, commissaires des Rencontres Michel Serres
